Crédit photo : Fahrul Azmi (dessous), Amrita Ghanty (haut de page)

ettre ouverte au responsable de la Culture à Rennes : Pour une biodiversité artistique dans des conditions dignes


« Mon fils.ma fille, tout ce que tu veux mais pas Artiste ! »


Bonjour Monsieur Careil,


Je m’adresse par la présente au responsable de la Culture à Rennes, bien que le temps et le contexte aient rendu incertains la place et le rôle mêmes de nos élu.es. Cela afin de tenter de clarifier la situation qui incombe à ceux.celles qui font de la Culture-évolution leur travail. Le contexte sanitaire 2020 a déjà bien montré la fragilité de la structuration des domaines artistiques, c’est aussi pourquoi nous nous adressons à vous en tant que représentant local, afin de faire prévaloir la mise en œuvre de proximité. Nous savons que le champ couvert par la présente lettre ne relève pas uniquement de vos responsabilités, c’est pourquoi elle est ouverte et s’adresse à nombre de vos collègues sur toute la France et la Navarre.


Je souhaite reprendre la conversation commencée au Conseil municipal du 16 avril 2018, avec notre intervention sur le statut des Auteur.es d’Arts, qui sont avant tout des chercheurs.euses. Des auteur.es qui font la Culture, qui ne peuvent être relégués à des parcours modèles ou à des recettes, et qui se trouvent pour beaucoup dans la misère, encadré.es par le peu de considération, la pauvreté de culture qui forme les a priori. N’est-ce pas humiliant ? Toutes ces petites discriminations du quotidien, qui trouvent une issue éphémère par le biais des événements, eux-mêmes laissés à l’arbitrage de la consommation culturelle ou de commandes publiques et privées trop rares pour faire un vrai marché.

Vous le savez sans doute mieux que nombre de vos collègues, la biodiversité culturelle est essentielle. Pourtant, elle n’est pas réellement valorisée dans bien des domaines des Arts.

Nombre de nos chercheurs.euses aux démarches singulières et/ou innovantes se font renvoyer à l’inexistence par ceux.celles qui se placent en interlocuteurs.trices de l’articulation entre la société et les Arts. En bref, on a son ticket ou ne l’a pas ! Cela est inadmissible si l’on veut que chacun.e joue son rôle. D’autant plus que les critères sont rarement donnés, et les analyses souvent succinctes. Pas d’issue, pas de progression, que ce soit pour une personne ou un projet collectif. Des dossiers rendus laborieux par le besoin de traduction exigée par les pouvoirs publics et qui tombent en désuétude, beaucoup de temps perdu pour un dialogue qui n’est pas celui de l’accptation de la différence.

Les DRAC, par exemple, ne sont pas des interlocuteurs pour les Artistes car elles exercent un arbitrage avant tout, ainsi que nombre d’institutions culturelles. Elles n’apportent pas les éléments constructifs dont il est question ici : le dialogue sur les conditions et les contenus des recherches culturelles, la favorisation du tissu, la création de liens, la transdisciplinarité, faire avancer des segments de recherche, faire se rencontrer les auteurs et les structures porteuses de projets, solidifier les Parcours, diffuser au moins localement tous les Artistes qui en ont besoin etc.

Localement, dans le cadre des Rennais prennent l’Art, la Direction Culture valide un projet, mais n’offre aucune articulation sur le territoire qu’elle est censée connaître. Elle ne dit pas en quoi le projet l’intéresse, ni quelle résonance avec le terrain elle entrevoit, mais demande par contre à la structure concernée de tout faire, d’avoir son calendrier déjà bien ficelé, avant même de comprendre ensemble les articulations possibles. Cela en plus du dossier de projet dont la structure porteuse est seule à avoir l’initiative. En bref, pas de rencontre, pas d’ouverture de dialogue, mais uniquement de l’arbitrage.

Bien qu’il ne se nomment plus polymathes (alliage de l’artiste et du scientifique, à l’image de Léonard de Vinci), pour beaucoup de nos chercheurs.euses de tous les Arts, la similitude entre ces deux domaines, c’est le temps de la recherche. Cela ne date pas d’hier, ni de la dernière pluie, que les Arts sont propres à penser les maux éthiques et sociaux.

Le Temps, c’est bien de lui dont ont besoin nos auteur.es depuis toujours pour penser, élaborer, construire, imaginer et laisser mûrir les fruits d’une création qui, comme celle de la nature qui nous nourrit, ne supporte pas d’être maltraitée. Ramassés verts, les fruits sont fades et indigestes et ne feront pas école. C’est pourtant bien souvent cela qui résulte de la pression à fabriquer du divertissement. Soutenues, rendues à leur temps intrinsèque, les dynamiques de création peuvent offrir à la société un bénéfice qu’il n’est pas possible de mesurer à l’avance, et qui est pourtant certain. J’espère que vous le savez assez pour comprendre le caractère sans concession de cette lettre ouverte ! C’est ce temps et cet écosystème favorable que nous avons toujours voulu proposer dans nos dispositifs pour les auteur.es.

Le terreau de l’artiste chercheur.euse, déjà miné par les discriminations d’image, subit le joug de la discrimination par le salaire. J’avais demandé à Stéphane Hessel, à l’occasion de son passage à Rennes, pourquoi il n’est pas fait mention, dans la Déclaration des droits de l’homme, de la non-discrimination par les salaires. Je vous pose la même question aujourd’hui : quand en finira-t-on, dans les Arts, avec la discrimination par le salaire ?

Il est temps, en tout état de cause, que ce ne soit plus un RSA qui fasse office de minimum à la fois vital et d’investissement. Pour illustrer ce propos : 75% des participant.es du festival de la BD d’Angoulême au RSA !... 1% des auteurs de livres reçus par les Maisons d’édition publiés, pour bénéficier en moyenne de 8% des recettes. Cette précarité sert bien malheureusement d’appui pour renvoyer les Artistes à la non-productivité, à la non-utilité sociale, au dilettantisme voire à l’oisiveté. Ce qui est définitivement intolérable au miroir de la manne financière offerte au monde par la création artistique. « Vous ne produisez pas de richesse ! » Qui sont-ils.elles, ceux.celles qui prêtent leur nom à une part écrasante des rues de France ? La Culture, à la base, c’est l’enrichissement du patrimoine, ce sont aussi les Arts pour la transdisciplinarité. Qui pourrait prétendre que la société et l’économie n’en bénéficient pas ? Qu’est-ce qui différencie nombre d’acteurs.trices de la culture d’esclaves modernes, à qui on laisse tout juste de quoi manger, sur qui on peut cracher, en toute normalité, l’accusation de profiteurs du système ? Les voilà tristement tout juste bons à faire rire et sourire, à faire passer du bon temps. Cela n’est pas digne du nom de « société » ni de « Culture », Monsieur Careil.

C’est pourquoi nous en appelons à créer un statut avec une Bourse de chercheur.euses pour chaque Artiste dont la recherche est aussi le projet de vie. Cette mise en place peut se traduire en pratique par un échange trimestriel sur ses avancées avec un.e interlocuteur.trice qui a les connaissances théoriques et pratiques des domaines concernés. Dialogue pour évaluer ensemble la teneur des projets, cela quel que soit le domaine dans les Arts, et moyennant une rémunération digne de ce nom. En coup d’œil critique à juste titre : le statut de l’intermittence ne concerne pas tous les domaines des Arts, il est de surcroît aligné sur les dates et non sur la recherche. L’intermittence, sorte de chômage rémunéré, dont le financement apparaît doublement décalé au regard du coût induit pour une structure productrice en recherche de moyens. La mise en place d’une Bourse de recherche pour les artistes devrait s’accompagner d’un vrai processus de diffusion progressive, locale et solidaire, et de mise à disposition contractualisée des lieux permettant la diffusion.

Une proposition qui pourrait permettre d’éviter que la pression financière jette les artistes dans les bras d’entités de diffusion qui peuvent exploiter sans éthique, faisant naître une concurrence destructrice pour ce tissu. Cela va de soi que faire d’un devoir citoyen le développement de l’économie locale participe au bien-être des habitants d’un territoire.

Car il est primordial de rendre à la Culture son territoire local, ses espaces et salles sans cooptation discriminatoire, pour en faire des tremplins perpétuels servant la création, avec un sens de la progression et de l’avancement pour le.la chercheur.se et son projet, son œuvre. Le local est devenu une évidence commune dans le champ de l’alimentation. Il en va de même pour la Culture de l’esprit et des sens !
Je me porte garante de la réussite de cette démarche plus que sensée et raisonnable. 

Nous sommes bien conscients que cette lettre peut être balayée d’un revers de la main, cela avec l’appui par exemple de certain.es auteur.es au destin plus avantagé. Mais il s’agit bien ici de ne pas faire de la politique, qui a ses termes et son jeu de conflits propre, mais de l’humain pour chacun.e dans le social pour des solutions applicables.

« La Culture c’est comme un cerveau, toutes les parties sont bonnes à mobiliser et surtout en situation de crise ! »

Laurie Dyèvre, présidente pour La Voix Sociale & éditions

Le 22 Juillet 2020